En 1996, je visite le camp d’Auschwitz, seul.
Quand je pénètre dans le bloc réservé aux prisonniers Polonais, je suis frappé par un mur tapissé d’images. Regroupés dans de grands cadres, plusieurs centaines de portraits en format identité de Polonais emprisonnés et exécutés pour des crimes de droit commun.
Je suis saisi par l’humanité de ces visages et j’éprouve immédiatement la nécessité de les extraire du camp, dans lequel ils sont toujours enfermés. Je décide de les re-photographier tenant compte des reflets et des distorsions.
J’entreprends de révéler ces visages, un à un, en agrandissant volontairement l’image jusqu’au grain. Pour chaque visage, je retravaille la lumière à l’écoute de l’émotion qu’il m’inspire. Puis je fais des tirages sur un vieux papier voilé de cinquante ans d’âge.
Ce travail terminé, je choisis de ne pas le montrer, conscient de ne pas être allé au bout de mon projet d’exhumation. Je décide alors de scanner chaque image, de les retravailler à l’ ordinateur et de les imprimer sur un support transparent pour que chacun de ces visages s’éclaire.
À mon retour de Pologne, je décide d’ouvrir la porte de chez moi, de ne plus la fermer à clé, de jour comme de nuit, présent comme absent. Il me faut vivre cette expérience de l’Autre.
Aussi, je décide de proposer à toutes les personnes qui passent chez moi de les photographier. C’est toujours le même rituel : je sers le thé, nous discutons, puis le moment venu, je me dirige vers mon appareil…
J’utilise une chambre photographique centenaire. Chaque image est réalisée en calotype papier, ce qui me permet de laisser un long temps d’exposition. J’essaie de rester le plus neutre possible : je ne demande aucune pose et je photographie mes visiteurs là où ils ont naturellement choisi de se placer.
Je développe l’image par contact, sans séparation entre le négatif et le positif, peau contre peau.
La photo terminée, j’offre à chacun son image.
Cette série a duré trois années consécutives.
Ces visages sont ma famille reconstituée, ma famille créée.
Cette série de photos est née d’une simple question : « A quoi ressemblerais-je si je pouvais me voir alors que je suis traversé par deux émotions opposées ? »
Je décide de tenter l’expérience : après avoir préparé mon appareil photo (cadre, mesure de la lumière, choix d’un temps de pause de 2 minutes), je me place en face de l’objectif, je pose ma tête sur un socle en marbre et je fixe un point du regard avant de déclencher la prise de vue. Pendant la première minute je laisse s’exprimer toute la haine qui est en moi, puis pendant une minute encore, tout mon amour.
Je suis saisi par le résultat : je n’avais encore jamais vu dans mon regard une telle expression de folie.
Caïn et Abel réconciliés ne font plus qu’un.
Tuer l’un revient à tuer l’autre.
La lumière n’est plus le contraire de l’obscurité.
Il est des jours où l'on regrette d'être né.
C'est pour répondre à l'accusation que l'on a pu tous faire a nos parents du pourquoi de notre venu au monde, et que tout nos malheurs étaient liés à eux, à cette "faute"originelle.
C'est pour exorciser cette pensée que je met en place ce système symbolique, représentant mon accord, ici et maintenant de faire partie des présences de ce monde malgré tout le chaos qui m'entoure.
Le procédé est simple.
Le temps de pose est indéfini pour le photographié (de 1mn à 10 mn), il commence les yeux fermé (symbole d'avant la naissance) puis une fois le compte à rebours lancé ; comme il veut, et quand il veut, il (le naissant) ouvre ses yeux au monde, symbolisant son accord au présent.
Ce travail est la suite "logique" des Métatêtes.
Avec Les Emergences, j’ai voulu créer un espace de travail actif et propice à la création par le simple fait de son cadre ; un cadre contraignant presque carcéral et extrêmement précis : physiquement pour le corps du sujet et techniquement d’un point de vue photographique.
Nus, dans une pièce close, totalement obscure, j’invite les sujets à plonger la tête dans une bassine d’eau tiède et à prolonger l’apnée jusqu’au bout de l’asphyxie, où le corps privé d’oxygène, livré à son instinct, s’arrache pour s’engouffrer dans l’air.
A cet instant, j’envoie un éclair de flash, une lame dans l’obscurité, qui vient percuter le corps émergent à grande vitesse. Je travaille au 4 000e de seconde, ce qui rend le « contrôle » de la prise de vue impossible, laissant la création s’épanouir dans ce cadre.
Pour les Ré-emergences, une fois que le sujet a émergé, alors que sa respiration tente de ré apprivoiser son rythme. Toujours dans le noir, j’envoie cinq flashs. L’image s’imprime par superposition dans une contraction et une condensation du temps. L’élément eau disparaît. Reste le corps, sa déformation.
L’approche du corps nu est délicate car on n’approche pas qu’un corps mais toute une histoire de vie.
On rejoint l’écriture, la rature, la culture.
La peau, surface expressive, les mains, les rides, les courbes et raideurs : surfaces pensives…
Ne pas oublier qu’avant d’être ceci ou cela, nous sommes des corps!
Par mon travail et regard porté, à moi de vous mettre en lumière de façon à ce que vous puissiez vous reconnaître et vous rencontrer.
Où et quand le Corps commence ?
Où est ce qu'il s'arrête ?
Et est-ce qu'il s'arrête ?
En quête d’inconnu, je pars au commencement de mon quotidien Sur les traces de mes photographes préférés jusqu’à ces pays où je ne parle pas la langue.
J’aime me perdre.
J’aime entrevoir d’autres possibles.
J’aime partager ma nature humaine avec d’autres humains …
Ici et ailleurs.
(film documentaire)
Hicham est un artiste.
Il a bien voulu m’ouvrir les portes de son espace pendant son processus de création.
M’emmener sur ses chemins…
Je l’ai accompagné.
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